2012-02-15 14


A M. DI FIORE A PARIS

Civita-Vecchia, le 5 avril 1841.

Je me suis aussi colleté avec le néant (2) ; c'est le passage qui est
désagréable, et cette horreur provient de toutes les niaiseries qu'on
nous a mises dans la tête à trois ans.

Ne dites rien à Colomb, j'avais l'intention de ne rien écrire ; mais
je crois à l'intérêt que vous me montrez. Donc, migraines horribles
pendant six mois ; puis, quatre accès du mal que voici :

Tout-à-coup j'oublie tous les mots français. — Je ne puis plus dire :
Donnez-moi un verre d'eau. Je m'observe curieusement ; excepté
l'usage des mots, je jouis de toutes les propriétés naturelles de l'ani-
mal. Cela dure huit à dix minutes ; puis, peu à peu, la mémoire des
mots revient, et je reste fatigué.

Croyant peu à la médecine, et surtout aux médecins, hommes mé-
diocres, je n'ai consulté qu'au bout do six mois d'affreuses migraines.
— M. S...., liomœopathe de Berlin, a fait de belles cures à Rome ;
il a débité des phrases à la suite desquelles j'ai entrevu qu'il s'agissait
d'apoplexie nerveuse non sanguine.

Je vais écrire à l'excellent M. Prévost, de Genève, mais je ne crois
en rien, qu'à la profonde attention que M. Prévost donne à la maladie.

M. S.... (physionomie méchante, spirituelle, propos de charlatan)
m'a fait prendre de l'aconit pour animerla circulation, et, au printemps,
veut me faire prendre le sulfure. La meilleure drogue serait celle de
M. Dijnii (3). J'irais à Genève passer diMix jours avec l'excellent Pré-

(1) Monsieur II. de Balzac, auteur du Père Goriot, elr., etc., chez M. .\li)honse Karr,
n" 46, rue Neuve-Vivienne. Paris.

(2) Beyle éprouva, le 15 mars 1841, les premit^res atteintes de la maladie dont i
est mort à Paris, le 23 mars 1842.